Massacres de Beni : l’heure de l’auto-défense

« Dans plusieurs pays africains, quand il y a des combats qui perdurent, c’est la population qui se libère. La solution aux tueries de Beni est la résistance populaire et l’autodéfense. Nous allons entrer en brousse chercher ces rebelles et ça sera la fin, car ce qui se passe à Beni n’est pas une guerre mais une mauvaise politique dictée par des intérêts égoïstes »

Elu du territoire de Beni, dans le Nord-Kivu, à l’Est de la République démocratique du Congo (RDC), Alain Kasereka Siwako est explicite : face à la persistance des massacres de civils qui endeuillent les populations depuis bientôt six ans, et cela sans que la force publique mette  fin aux atrocités, les Beniciens vont se prendre en charge et s’organiser pour faire face aux tueurs. 

Selon la version gouvernementale, ces derniers appartiendraient aux ADF (acronyme venant de l’anglais Allied Democratic Forces), groupe armé d’origine ougandais, opposé au régime de Kampala. Pourtant, les habitants du territoire et les élus locaux savent -même si par crainte répercutent en public la vulgate officielle- qu’une autre réalité se cache derrière l’identité floue des agresseurs.  Pendant toutes ces années, de nombreux rapports des NU, de députés de l’Assemblée nationale et de spécialistes indépendants, corroborés par les témoignages reportés épisodiquement dans les médias, ont révélé les implications de l’armée (FARDC) dans les carnages.

Une chaîne de commandement parallèle au sein des forces loyalistes, agissant hors hiérarchie et directement aux ordres de l’Etat-major à Kinshasa, manœuvrerait dans l’ombre. Des équipes de tueurs réunissant des anciens rebelles, des rescapés des vraies ADF défaites en avril 2014, des milices tribales et des combattants des FDLR (les génocidaires de Forces démocratiques de libération du Rwanda réfugiés en RDC) auraient été cooptées, manipulées et encadrées pour commettre les massacres. 

La conviction s’est par ailleurs renforcée depuis le lancement des très médiatisées « Opérations de grande envergure », que l’armée a annoncé en fin d’octobre et déclarant vouloir en finir avec les « présumés ADF ». 

Sept mois après et en dépit de la propagande orchestrée sur les succès prétendus des FARDC, les attaques meurtrières ont augmenté et le périmètre de la violence s’est élargi à la province voisine de l’Ituri. « L’armée congolaise communique rarement les bilans des opérations, et lorsqu’elle le fait, comme le 11 janvier dernier (elle avait annoncé la mort de 40 combattants  des ADF et 30 soldats congolais lors de son offensive sur “l’axe nord” vers Madina), ses chiffres sont contestés par la quasi-totalité des sources diplomatiques et onusiennes que nous avons contacté », écrit l’expert de Kivu Security Tracker dans l’un des derniers rapports du think tank. Depuis novembre, le nombre des victimes a sensiblement augmenté, les incursions sanglantes sont devenues routine tragique dans le territoire de Beni et le sujet est presque ignoré par la presse nationale. Sans compter les dizaines d’enlèvements, on comptabilise 688 victimes à partir du 31 octobre, une moyenne largement supérieure à celle enregistrée pendant les années précédentes.

Les Beniciens s’interrogent : comment explique-t-on que l’hécatombe ne s’arrête pas, malgré la présence sur le terrain de vingt-deux mille soldats des FARDC et de milliers de Casques bleus appuyés par les 3 000 militaires des forces spéciales de la Brigade d’Intervention, avec drones et hélicoptères de combat ? Surtout que les assaillants opèrent souvent en proximité des bases militaires des FARDC ou de l’ONU…  Les autorités sont en perte totale de crédibilité. Début mars, lorsque le ministre de la Défense Ngoy Mukena, en visite à Beni, invita les agriculteurs à regagner les champs, il se fit vertement réprimander : « À vous Excellence Ngoy Mukena, vous déclarez aujourd’hui par la voix des ondes le retour imminent des agriculteurs dans leurs champs dans la région d Beni alors que l’ennemi n’est pas encore vaincu, n’est-ce pas une pire farce ? Aujourd’hui même les forêts de l’ituri sont embrasées par ces sadiques, qui nous tuent sans pitié, l’armée ne poursuit pas l’ennemi dans la forêt et vous vous annoncez le retour imminent des agriculteurs dans leurs champ, n’est-ce pas exposer leur vie ? », rétorqua l’élu Jean-Paul Ngahangondi, avocat et président de la Convention pour le respect de droits humains.

Le groupe Veranda Mutsanga de Butembo (Ph. Anselme Wasingya)

L’idée de l’auto-défense fait ainsi son chemin. « Nous appelons toute la population de Kasindi-Lubiriha à une mobilisation d’autodéfense dans nos quartiers, nos avenues…  qui sera précédée par une rencontre avec toute la population de la région de Busongora », ont déclaré  les membres de l’assemblée intercommunautaire de Kasindi, localité située à la frontière avec l’Ouganda quand les violences ont gagné leur groupement. Dans la province limitrophe de l’Ituri, nouvellement affectée par les meurtres,  la société civile de Makumo, bourg attaqué par les « égorgeurs », « promet de se prendre en charge par la fouille de la forêt où se cachent ces rebelles et met en garde toute personne qui dressera des obstacles à cette initiative».

Dans la capitale, la Coordination des jeunes Nande de Kinshasa (Cojeunak), qui représente la communauté la plus ciblée par les massacreurs, « estime qu’après avoir épuisé toutes les solutions, et notamment la purge à effectuer au sein de notre armée, l’application de l’article 64 de la Constitution qui demande au peuple de se prendre en charge, reste l’unique moyen de venir en appui aux efforts fournis par les FARDC ». Si l’ambigüité persiste -on demande d’une part de ‘nettoyer l’Armée et de l’autre de l’appuyer-, cela vient de la peur des militaires qui, jaloux de leur monopole de la force, n’hésitent pas à affronter à balles réelles ces nouveaux groupes  de « protecteurs » versant dans l’autodéfense, comme ceux qui se sont formés à Halungupa, dans le secteur du Ruwenzori, ou dans la ville de Butembo. 

Les risques du phénomène « prise en charge » sont pourtant multiples faute d’une direction politico-militaire avec une stratégie d’éradication de la violence et de pacification. Les dérapages d’une sorte de « justice populaire » qui est en train de prendre pied sont horrifiants autant que les forfaits des tueurs, avec lynchages, décapitations ou supplice du pneu pour des « suspects  Adf » attrapés dans la rue. Une barbarie qui en appelle une autre, pour le plus grand plaisir des apprentis sorciers qui comptent sur ces dérives pour mieux contrôler les populations fragilisées et dispersées. Ces mêmes instigateurs de guerres fratricides pourraient également procéder au recrutement au sein des FARDC et à la manipulation conséquente de ces groupes d’autodéfense, ainsi propulsés dans une spirale sanglante de violences intercommunautaires.

Un danger fatal de « milicianisation » à la façon sahélienne, qui guette une dynamique de résistance populaire pourtant nécessaire et légitime en soi, seule issue possible d’une extermination de civils longue de presque six ans. Le débat est ouvert…

Luigi Elongui     

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