RDC. Crimes d’État au Nord-Kivu. Le silence des loups et le sang des civils 

 4 Settembre, 2022

Les tueries s’intensifient à l’Est. Les responsabilités de l’Armée sont connues, mais ignorées par tous les acteurs de la crise. Arrêter cette tragédie est un impératif et un engagement immédiat sur la plan de la communication est nécessaire

Entre le 27 et le 29 août, 17 civils ont été tués et 7 enlevés dans les villages de Beu-Manyama et Mutueyi Siro dans le territoire de Beni au Nord-Kivu, à l’Est de la République démocratique du Congo (RDC). Le massacre a été attribué aux fantasmatiques « ADF »  (Forces démocratiques alliées), sigle qui cache un conglomérat de groupes tribaux, qui n’ont presque plus rien à voir avec les ADF originelles, formation d’origine ougandaise présente dans la zone entre 1995 et début 2014.

Dans la province voisine de l’Ituri, entre les samedi 27 et dimanche 28, 14 personnes – dont 2 militaires de l’armée régulière (FARDC) – ont été assassinées à Lodjo, localité du territoire de Djugu, par la CODECO, une bande armée dont les membres, appartenant à la communauté Lendu, ont l’habitude de s’en prendre aux Hema, une autre communauté, historiquement mal vue par le régime.

Après la proclamation en mai 2021 de l’état de siège dans ces deux provinces de l’Est, le sang des populations continue de couler avec une intensité sans précédent après le début d’une longue chaîne de crimes de masse commencée en octobre 2014.

44 civils ont été victimes des « ADF » en seulement 4 jours entre le 25 et le 29 d’août, mois qui a fait enregistrer un total de 83 personnes tuées par la CODECO en Ituri, dont la «société civile» a durement critiqué les opérations conjointes appelées Shuja et menées par les FARDC avec l’armée ougandaise (UPDF), qui sont censées mettre fin aux atrocités.

La dissimulation des « opérations militaires »

Malgré les manœuvres militaires communes, démarrées en novembre 2021, la situation, au lieu de s’améliorer, s’est aggravée. « Ces opérations n’ont jamais vraiment commencé. Personne n’a jamais réussi à les localiser dans les territoires de Beni, Djugu et Irumu, où les « ADF » circulent librement et tuent chaque jour des Congolais », a déclaré le député provincial du Nord-Kivu Alain Siwako à la presse locale le 27 août.

Un autre député provincial, Jean-Paul Ngahangondi, élu dans le territoire de Beni, a fait des déclarations similaires le même jour lors d’une émission de la rubrique ‘Coup de Pioche’ de la télévision provincial, précisant que, contrairement à la propagande des FARDC, l’armée ne mène aucune opération militaire pour protéger la population des attaques des gangs criminels: « La situation était différente dans la période précédant le cycle de massacres qui a commencé en octobre 2014. L’armée, après avoir récupéré les villages occupés par les rebelles de la vraie ADF, a agi au grand jour en y faisant revenir les habitants. Rien de tout cela ne se produit aujourd’hui, et depuis 8 ans ».

Ainsi, celles annoncées par le Service de renseignements des FARDC (SCIFA/FARDC) sont des opérations fictives, existant sur le plan de la communication dans un contexte où la dissimulation et l’opacité règnent en maîtres. Ngahangondi a payé avec des mois de prison ses dénonciations systématiques des incohérences flagrantes qui dissimulent mal la main du pouvoir politique et militaire derrière les massacres de civils.  

Parmi les événements saillants du mois d’août, est emblématique l’évasion de la prison de Kakwangura à Butembo, un centre commercial non loin de Beni, qui a eu lieu le 10. Elle a duré plus de 3 heures et, malgré la proximité des casernes des FARDC et des Casques bleus, le commando auteur du forfait a pu agir en toute quiétude et libérer 800 prisonniers. L’initiative a probablement été décidée dans les échelons supérieurs de l’armée, qui a utilisé des éléments manipulés pour fournir des troupes fraîches aux groupes armés sous son contrôle.

L’arrestation du principal membre du commando deux semaines après les faits, et dont la notre rédaction a été informée par une source locale, est aujourd’hui encore tenue secrète et témoignerait d’un non-respect des accords passés avec ses « supérieurs » par le chef milicien.

La même source nous a confirmé que le chef de la « Maison militaire» du président Tshisekedi, le général François Ntumba, est l’éminence grise qui tire les ficelles des protagonistes de cette sombre intrigue aux complicités inavouables. En fait, de nombreux facteurs attestent de l’implication directe du régime dans les événements tragiques de Beni et de l’Ituri.

Un crime d’État

Tous ces éléments convergent, avec tous ce qui ont tété documentés pendant 8 ans, pour mettre en évidence une stratégie précise, conçue en amont des faits qui se caractérisent comme un véritable processus d’extermination de certaines couches de la population civile. Un crime d’État indicible, perpétré à l’ombre d’un ignoble consensus de la part de ce que, dans le monde unipolaire, on appelle encore la « communauté internationale ».

En effet, il est important de souligner l’augmentation exponentielle des attaques et du nombre des victimes dans le territoire de Beni à partir d’octobre ‘14 et dans la province de l’Ituri à partir de 2017, est directement proportionnelle à la progression de la militarisation de la région , militarisation qui s’est matérialisée jusqu’ici en trois actes fondamentaux. Le 31 octobre 2019, le gouvernement de la RDC et l’Etat-major des FARDC ont proclamé les « Opérations de grande envergure » pour « éradiquer le phénomène ADF ». Et, à cet effet, l’armée se dote d’un bureau de propagande pour faire connaître les prétendus succès quotidiens des militaires… Puis, le 6 mai 2021, face à la persistance de ce « phénomène ADF », le président de la République Félix Tshisekedi promulgue l’état de siège dans les deux provinces de l’Ituri et du Nord-Kivu. Tertius, et comme nous l’avons vu, les opérations conjointes des armées congolaise et ougandaise sont établies en novembre 2021. Le bilan, à présent, de tout ce mouvement d’hommes en uniforme est tragique et également grotesque.

Prenons par exemple les données livrées à un rapport rédigé par deux députés de la majorité. Les chiffres s’élèvent à 2695 victimes en 2020 et 4428 en 2021, avec une augmentation substantielle d’année en année. Quant à l’Etat de siège, un an après sa promulgation, entre le 6 mai ’21 et le 6 mai ’22, le nombre de morts s’élève à 2563, soit plus du double de ceux enregistrés entre le 6 mai ’21 et le 6 mai ’20 ! Tout cela en considérant que, dans les premières années du cycle infernal des massacres, entre 2014 et 2016, le bilan des morts s’est arrêté à quelques centaines par an.

Et tout en sachant que les données citées convergent grosso modo avec celles émises par tous les autres instituts ou organismes de recherche.

Une guerre contre les civils

Pour arriver à la conclusion la plus évidente, c’est à dire que la militarisation est fonctionnelle à l’intensification de la guerre contre les civils et non à son contraire, qui serait la protection de la population, il suffit de recourir à une abondante littérature, officielle et non : nombreux rapports de Nations unies (NU), d’experts et d’analystes, outre d’autres publications et témoignages, prouvent la participation plus ou moins directe d’officiers supérieurs des FARDC à la formation de bandes armées criminelles, puis à la planification et à l’exécution des massacres.

En ce qui concerne l’ONU, nous nous limitons à citer les trois rapports suivants : Rapport du Bureau conjoint des NU aux Droits de l’homme (BCNUDH), mai 2015, Rapport du Groupe d’Experts des NU du 16/10/2015 (S / 2015/797), Lettre du 23/05/2016 traduite au Président du Conseil de sécurité des Nations unies par le Groupe d’experts sur la RDC. Or, à l’ère de la communication globale, c’est la médiation intensive qui crée le récit officiel et ce type de rapports en est exclu, sa diffusion restant limitée au circuit des « spécialistes ».

Il y a là contradiction flagrante entre l’ONU qui sait et dénonce, tout en se gardant de promouvoir une divulgation massive des faits mis en lumière, et l’ONU qui sait et cache : celle qui, sous la bannière de la Mission de stabilisation de la RDC (MONUSCO), opère dans le scénario congolais en soutien à une armée qui, selon ses collègues, agit en collusion avec les groupes responsables de crimes de masse.

 Il est clair que seule la naïveté pourrait laisser croire que ces initiatives des FARDC, de l’Etat de siège aux « Opérations de grande envergure», peuvent éliminer la violence contre les civils, étant donné que l’origine de cette violence émane des FARDC elles-mêmes.

Trois faits sont ainsi acquis. Premièrement, les FARDC sont les principaux auteurs des massacres, de ce long processus d’extermination qui a débuté à octobre 2014 à Beni et 3 ans plus tard en Ituri. Deuxièmement, il s’agit d’un processus planifié, conçu dans le cadre d’une doctrine militaire prévoyant la soumission des masses via ce genre de procédés. Troisièmement, l’ONU, l’Union européenne (UE), les grandes puissances et les puissances régionales africaines en sont parfaitement conscientes et préfèrent se taire.

A condition, bien sûr, que l’Etat congolais veuille garantir à ses partenaires internationaux et régionaux l’accès à ses inestimables réserves de matières premières stratégiques. Condition déjà donnée et qui ne souhaite rien de bon aux populations de l’Est de la RDC, terrifiées par les deuils incessants.

Semer la panique et provoquer le chaos

Car c’est la terreur, forme suprême de contrôle de la population selon les doctrines militaires de la guerre moderne (celle françaises notamment..), le but de cette dynamique sans fin qui fait couler des fleuves de sang, crée des dizaines de milliers de déplacés, aligne les cercueils, remplit des cimetières, construit des orphelinats.

Un document du Bureau des droits de l’homme de l’ONU (BDHNU), publié en août 2020, cite des responsables des ambassades occidentales et africaines à Kinshasa évoquant « Une stratégie de terreur mise en œuvre par le régime congolais, dont le but serait de maintenir sous contrôle les provinces de l’Est d’où, historiquement, toutes les rébellions ont commencé ».

Avis partagé par le Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR), selon lequel, dans un communiqué daté 16 février 2021, les atrocités « s’inscrivent dans une démarche systématique visant à perturber la vie des civils, semer la panique et provoquer le chaos ».

Beni est une tragédie contemporaine. Tragédie de la guerre moderne, qui est d’abord une guerre contre des civils. Sa possibilité et sa réalisation sont données via un processus de désinformation vaste et sophistiqué, sans lequel aucune « opinion publique » ne pourrait accepter que l’armée d’un pays fasse la guerre à ses propres citoyens. La fiction d’une fausse rébellion qu’on n’arrive pas à démanteler devient alors nécessaire… avec de nombreux récits à l’appui, dont l’un des plus « populaires » a fabriqué l’affiliation à l’Etat islamique des bandes dites « ADF » .

L’histoire de l’humanité est pleine de massacres. Mais on se demande si celui de Beni n’occupe pas une place à part dans le musée des horreurs. D’abord pour sa durée, avec des tueries qui se répètent indéfiniment, comme des faits inéluctables, auxquels il faut s’habituer. Ensuite, pour la conspiration du silence, car les chiens aboient ailleurs, ici se taisent. Comme des loups avides de ressources dans une compétition exaspérée par les desseins fous de domination de l’axe euro-atlantique.

Désarticuler la communication déviante

Le silence va de pair avec la diversion. Les conditions sont ainsi créées d’une nouvelle guerre, totalement inutile, contre la rébellion du M23, mouvement politico-militaire congolais qui se limite à demander l’application des accords passés avec le gouvernement et le restauration de la paix à l’Est. Et le Rwanda est accusé, sans preuves, de soutenir cette rébellion, alors même que ce soutien est exclu par les faits et par les Etats de la Communauté Est Africaine (ESAC) et de la Conférence Internationale de la Région des Grands Lacs (CIRGL).

« La RDC est victime d’une agression lâche et barbare de la part du Rwanda », a déclaré Félix Tshisekedi devant ses pairs, les chefs d’Etat de la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), qui l’ont écouté bouche bée. Et tandis que ses concitoyens continuaient de tomber, victimes d’une agression, celle-ci fut lâche et brutale, par une armée théoriquement sous ses ordres et dont la fonction serait de protéger les populations.

Arrêter les massacres à Beni et en Ituri est désormais la priorité en RDC. Ne pas l’assumer comme telle, c’est devenir complice de la diversion. L’assumer, c’est s’engager avant tout dans la lutte contre le terrorisme communicationnel qui soutient le vrai terrorisme des bandes meurtrières et des FARDC qui les dirigent. Pour cela, il faut dévoiler les réalités factuelles et leurs mécanismes, mettre en œuvre des convergences politiques, construire des structures d’information communes pour perturber le récit impérial. Une Information de paix contre la communication déviante, guerre désinformationnelle par excellence. Une autre route à parcourir n’est pas possible. Luigi Elongui

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