RDC. Les affres de la guerre virtuelle

Vendredi 10 novembre, au lendemain de la reprise des combats qui opposent les forces régulières congolaises (FARDC) à celles de l’Armée révolutionnaire (ARC), aile militaire du Mouvement du 23 mars (M23), soutenues selon le gouvernement de Kinshasa par le Rwanda, la guerre communicationnelle a gagné en intensité.

11/06/2022

Le niveau des échanges informationnels est tel qu’il est en train de subsumer les événements sur le terrain. Comme si le champ de la bataille réelle disparaissait progressivement à profit du champ immatériel.  

Jeudi 9 avril, les affrontements avaient été âpres. Le M23 avait pris le contrôle de la colline de Mihika, d’une partie de celle de Bikenke dans le groupement de Gisigari et de Kachazo dans le Bweza. A Shangi, les FARDC avaient réussi à tenir leurs positions grâce à l’aide de la Monusco, mais depuis des heures d’hostilités, elles se sont retrouvées démoralisées et en manque de nourriture. Après ce nouveau revers, le porte-parole de l’Armée, le général Sylvain Ekenge, a accusé l’ARC d’avoir blessé trois Casques bleus -ce qui a été promptement réfuté par le M23- et dénoncé « l’entrée, hier, mercredi 8 avril en RDC de 500 militaires rwandais habillés d’une nouvelle tenue de couleur vert noir et coiffés des casques de la force spéciale rwandaise sur la colline de Chanzu ».

C’était le début d’une vaste PsyOps, les opérations psychologiques de l’Armée qui compensent les pertes sur le terrain avec la propagande visant le consensus des populations. Le jour après, pendant la matinée, les FADC attaquent les positions du M23 à Bigega, une localité qui se trouve à 5 kilomètres du centre de Bunagana. Des obus tombent dans l’enceinte de l’école Saint-Gilbert à Biruma et tuent deux enfants.

Deux enfants tués

Après avoir fait circuler sur les réseaux sociaux une rumeur faisant indosser au M23 la responsabilité des tirs, le bureau de communication des FARDC (FARDC SCIFA) accuse le Rwanda : « En plus du bilan humain, l’armée rwandaise a bombardé toute une école. Ce qui constitue à la fois un crime de guerre et un crime contre l’humanité.  Habitué à sacrifier sa propre population, le Rwanda, pour se victimiser et trouver le mobile pour agresser la RDC, n’a jamais hésité de bombarder son propre territoire pour ensuite tirer des bombes sur le sol congolais ».

Une attaque informationnelle en bonne et due forme, assimilable à un acte de guerre. La stratégie des forces spéciales des FARDC a intégré depuis 8 ans la tuerie de victimes innocentes pour ensuite l’attribuer à une tierce force, comme dans le cas des fausses « ADF » à Beni. La guerre virtuelle n’est pas moins affreuse de la réelle, les victimes innocentes étant prises en compte pour ses développements.

Or, selon deux sources militaires sur place que Maelezo Kongo a pu consulter, les tirs de Biruma provenaient des positions de l’armée régulière. Plus tard, un communiqué du M23 a précisé : « Ce matin, vers 09h49, la coalition FADC – FDLR et Groupes armés a lancé une offensive sur plusieurs fronts pour, comme elle prétend souvent, neutraliser le M23. Leur offensive a, comme d’habitude, été appuyée par des canons à longue portée pour pilonner nos positions, notamment des canons de 122mm multiple Rockets Launcher, de 105 Rockets Katiusha et 4 chars de combat tous positionnés en pleine cité de Bunagana. Ne disposant pas de canons à longue portée, chaque fois que la coalition recourt au pilonnage de nos positions, nos soldats ne répondent jamais, ils se mettent plutôt à l’abri. Et c’est dans cette circonstance similaire que certains de leurs obus sont tombés à différents endroits, notamment dans le secteur de Biruma, causant la mort de deux enfants et plusieurs blessés parmi les habitants. D’autres obus sont tombés en territoire rwandais, dont le bilan n’est pas encore connu ».

Un district rwandais sous les bombes

Cette dernière affirmation concerne des faits qui ont suscité la réaction de Kigali, via un communiqué des Forces de Défense rwandaises (RDF): « Ce 10 juin à 11h45, les FARDC ont tiré deux roquettes de 122mm à partir de Bunagana, en proximité de la frontière rwandaise, qui ont frappé la cellule de Nyabigoma, secteur Kinigi, district di Musanze. Il n’y a pas eu des blessés, mais la population locale est terrorisée. Ces faits font suite à d’autres bombardements des FARDC, le 19 mars et le 23 mai 2022… qui ont fait des blessés et causé des dégâts matériels. Ces incidents ont été reportés… aux membres du Mécanisme conjoint de vérification (JVM) de la Conférence internationale de la région des Grands lacs (CIRGL) ».  

Il est intéressant de remarques que les accusations adressées au Rwanda d’être responsable des tirs qui ont tués les deux enfants de l’institut Saint-Gilbert ont été lancées aussi par une autre structure de propagande des FARDC, une instance parallèle de désinformation installée par le général Mundos, à l’époque où cet officier, impliqué comme planificateur dans les massacres de Beni, dirigeait les opérations des forces régulières au Nord-Kivu et en Ituri. Journaliste à Radio Okapi des NU, Gisèle Kaj Adjeta a ainsi twitté en soirée : « 2 écoliers tués par l’explosion d’une bombe tirée par l’armée rwandaise à Biruma, en territoire de Rutshuru. L’armée congolaise accuse le Rwanda de crime de guerre et crime contre l’humanité ».

Pour finir, le général Ekenge, qui est aussi le porte-parole du gouverneur militaire du Nodr-Kivu, a déclaré que : « Pour confirmer le soutien de l’armée rwandaise au M23, nous sommes en possession des images de drone attestant l’occupation de Tchanzu et Runyonyi par les Forces de Défende du Rwanda (RDF) ». A partir de l’aube de ce samedi 11 juin, ces images circulent dans les réseaux sociaux, floues et inadéquates pour distinguer les couleurs des uniformes des militaires que l’on voit à peine.  

Cette stratégie des FARDC, avalisée par le président Tshisekedi, est un copier-coller de celle adoptée en 2012-13. Elle porta ses fruits au gouvernement de Kinshasa, car les combattants du M23 quittèrent le territoire national. Toutefois, un remake de l’époque est largement improbable à l’heure actuelle. Indexer la Rwanda comme bouc-émissaire pour en obtenir une réaction de l’ensemble de la communauté internationale qui oblige au repli le M23 est une tentative aujourd’hui vouée à l’échec.

Pas d’hasard en fait, si ni l’ONU, ni l’UE, ni l’UA, les USA, la France ou les organismes régionaux ont suivi les accusations de Kinshasa et condamné Kigali. Le poids du Rwanda dans les relations internationales n’est plus depuis quelques années le même que ce d’il y a neuf ans. Et personne ne semble plus disposé à lui faire porter le chapeau d’une crise, dont moult reconnaissent désormais causes et responsabilités internes.

On doit en même temps se questionner sur les raisons de la conduite de la MONUSCO, qui continue à soutenir une armée appuyée par les FDLR, une force d’origine génocidaire, source d’innombrables violences et exactions contre les populations civiles de l’Est de la RDC. Un soutien par ailleurs avéré, témoigné tout dernièrement par le communiqué, non démenti, du 8 juin de ces rebelles hutus rwandais qui réaffirment de se battre à côté des FARDC.  

Au souvenir de la fausse bataille de Kigali

Le général français Benoît Chavanot, qui dirige la force de la MONUSCO, semble resté ancré à l’ancienne hostilité de son pays contre le Pays des mille collines, qui aujourd’hui, en revanche, n’est plus de mise près des autorités de Paris, dont les relations sont au beau fixe avec Kigali.

Ou l’on doit penser que le Département des opérations de maintien de la paix (DPKO) de NU, dirigé par le français Jean-Pierre Lacroix, établit toujours sa conduite à partir des nouvelles orientations doctrinales définies entre 2008 et 2012, et qui prévoient l’application des principes de la contre-insurrection : contrôle des populations par la propagande ou par la terreur, actions secrètes, renseignements, opérations psychologiques…

Ces théories et pratiques, issues de l’Ecole militaire française et dites de la « Guerre révolutionnaire », sont largement diffuses dans les rangs des FARDC. Ses officiers supérieurs les ont apprises autant au Collège d’hautes études de Sécurité et Défense (CHESD) qu’à l’Ecole de Guerre de Kinshasa, deux institutions mises en place en RDC par la France et où des généraux français officient comme enseignants et instructeurs.

Hier, le général Mbala Munsense, chef d’Etat-major des FARDC, s’est adressé aux troupes et aux officiers engagés au front contre le M23 en déclarant qu’« on ne gagne pas la guerre sans la population », devise typique issue des textes de la guerre révolutionnaire.  

La guerre révolutionnaire, guerre française par excellence, au Rwanda on la connaît bien. Kigali en a subi les méthodes lors du génocide de 1994. L’une de ses premières manifestations fut la fausse bataille de Kigali, organisée par les forces françaises. Une mise en scène d’une offensive fictive du Front patriotique rwandais qui aurait dû par la suite justifier les attaques contre ses troupes.

Peut-être avec les mêmes intentions que dans le cas des bombes de Biruma…  

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