RDC L’Armée, le Président, le M23 et… le Rwanda

Quelles sont les causes sous-jacentes de la guerre du gouvernement de la République démocratique du Congo (RDC) contre le M23 et de la crise congolo-rwandaise qui menacent la stabilité et la sécurité des populations dans la région des Grands Lacs ?

Alors que les relations entre Kinshasa et Kigali étaient au beau fixe, et que les combattants de l’ancienne rébellion attendaient de se mettre à disposition de l’Etat pour intégrer les institutions via le règlement pacifique du conflit, les hostilités qui ont repris le mois de novembre dernier, et ont gagné d’intensité fin mai, pourraient cacher la volonté d’une partie de l’Armée (FARDC) de garder la mainmise sur l’Est du pays en en alimentant violences et tensions intercommunautaires. 

Moult questions se posent. Ce courant d’officiers prédateurs qui manoeuvrent les massacres de civils a-t-il mal vu les termes de l’accord en voie de finalisation entre l’entourage du chef de l’Etat et le M23, selon lequel ce dernier aurait dû être impliqué dans la sécurisation de l’Est ?   

Et y a-t-il, en toile de fond, un bras de fer entre le président Tshisekedi, qui a dénoncé d’une manière ferme et explicite les responsabilités de l’appareil sécuritaire dans les meurtres de masse à l’Est,  et ces militaires jusqu’au-boutistes qui sont en train de mobiliser des foules chauffées à blanc par la propagande xénophobe et tribaliste ?

Pour finir, la main, de l’ancien président Joseph Kabila, dont les partisans rêvent le retour en force lors de la présidentielle de l’année prochaine, et qui garde encore le contrôle sur des secteurs importants des FARDC, n’agirait-elle pas derrière ces turbulences dangereuses ?

Pistes d’explication.

« Avec nos partenaires de l’armée congolaise, nous sommes parvenus à ramener un calme très relatif dans les deux territoires. Mais nos efforts doivent se poursuivre pour régler le problème M23 une bonne fois pour toute Cela passe par une réponse militaire ferme à toute provocation ou attaque. La MONUSCO a utilisé tous ses moyens, y compris ses hélicoptères, pour riposter aux attaques lancées contre elle et soutenir l’armée congolaise. Elle continuera à le faire, en plaçant toujours la protection des civils au cœur de sa stratégie, mais avec la plus grande détermination, dans le strict respect des droits de l’homme et du droit international humanitaire ». Cheffe de la Mission des Nations unies au Congo (MONUSCO), la guinéenne Bintou Keïta a fait ses déclarations musclées au lendemain de la session du 31 mai du Conseil de sécurité de l’Onu (CSNU), conclue par contre avec un appel au dialogue entre le Rwanda et le gouvernement de la RDC, d’une part, et entre ce dernier et l’ancienne rébellion du M23, de l’autre. En particulier, n’ont pas été retenues les accusations portées contre Kigali de soutenir le M23, formulées par le ministre des Affaires étrangères de la RDC, Christophe Lutundula (voir https://maelezokongo.com/2022/06/01/onu-rdc-la-berezina-des-faucons/).

Le jeu ambigu de Paris

Ce décalage de tons venant de l’intérieur de la même maison onusienne n’est que l’une des contradictions qui ont depuis toujours accompagné la conduite des Casques bleus en RDC (voir https://maelezokongo.com/2022/05/16/le-jeu-des-nations-unies-dans-le-theatre-dombres-congolais-1/, https://maelezokongo.com/2022/05/20/le-jeu-des-nations-unies-dans-le-theatre-dombres-congolais-2eme-volet/ et https://maelezokongo.com/2022/05/22/rdc-au-nord-kivu-les-allies-genocidaires-des-nations-unies/).

Par ailleurs, un acteur fort de la crise, la France, très influente dans les affaires africaines au sein du CSNU -où elle vient d’assumer une position souple par rapport au M23, qu’au lieu d’être mis au ban en tant que « groupe terroriste » comme Kinshasa le demandait, a été sollicité à reprendre sa place aux Consultations de paix de Nairobi- garde également la haute main sur la MONUSCO, dont la force est sous commandement du général français Benoît Chavanat. Qui, en ces heures, se prépare à attaquer les positions du M23…

Talk and fight de la part de Paris ? Peut-être.

Rhétorique guerrière   

Quoi qu’il en soit et en harmonie avec la MONUSCO, une note du 1er juin du Service de communication et d’informations des Forces armées (FARDC OFFICIEL SCIFA) lançait la rhétorique de la guerre totale :  « L’heure est à la mobilisation générale et au soutien aux  FARDC dans la lutte contre les terroristes de M23 au Nord-Kivu et les Adf en Ituri, et non à la démoralisation des troupes aux fronts au travers des déclarations irresponsables ».

Via la société civile et des groupuscules extrémistes comme la Lucha et Filimbi, les haut gradés de l’appareil sécuritaire ont encadré les masses qui ont accompagnent avec un tonnerre d’applaudissements le passage dans les rues de Goma et de Nyiragongo de la « Patrouille de dissuasion », une unité spéciale de l’Armée dépêchée depuis Kinshasa en prévision des nouveaux affrontements avec l’Armée révolutionnaire congolaise (ARC), aile militaire du M23. 

Le général Mushid Yav, numéro deux de la Police nationale (PNC), a été envoyé à l’Est pour mener l’Action psychologique près des populations. En début du mois à Bukabu, dans le Sud-Kivu, cet officier que l’on dit proche de l’ancien président Joseph Kabila, était à la tête d’une manifestation qui a envahi la frontière Ruzizi avec la Rwanda et dont les participants faisaient mine de vouloir marcher à l’intérieur du pays voisin. Des scènes apocalyptiques, avec le coordonnateur de la Lucha, Safari Biamungu, qui hurlait : « Laissez nous passer, pour aller finir le travail des Interahamwe au Rwanda, Vive le docteur Mukwege ! ». Ce lexique n’est pas anodin. Car « aller finir le travail » est la devise des milices génocidaires Interahamwe qui, depuis la RDC, n’ont plus abandonné l’idée de rentrer au Rwanda pour achever ce qu’elles avaient entrepris en 1994, le génocide des Tutsi… 

Depuis belle lurette réorganisées dans les rangs des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), ces unités paramilitaires ont été déployées comme force supplétive des FARDC pendant les combats contre l’ARC (voir https://maelezokongo.com/2022/05/24/les-mauvais-comptes-des-fardc-dans-la-guerre-qui-fait-rage-a-lest-de-la-rdc/). En ce début de juin, elles ont été mobilisées en provenance de Bwito sur la ligne de front contre le M23 entre Rubare et Rugari. « Le Rwanda est très préoccupé à cause de la coopération militaire entre les FARDC et les FDLR. Nous demanderons appel aux NU à travers la MONUSCO de se tenir prête à toute éventualité et de monitorer les développements de cette alliance », a déclaré l’ambassadeur rwandais Claver Gatete devant le CSNU. Le diplomate s’est aussi dit inquiet pour les messages haineux distillés par certains média et dans les réseaux sociaux contre son pays et les communautés tutsie, y comprises celles de la RDC.

Actes de génocide                                                                                        

Une atmosphère délétère est installée par les hautes hiérarchies des FARDC (voir https://maelezokongo.com/2022/05/30/rdc-gouvernance-militaire-par-la-haine/), relayée par les nombreux avatars publics du narratif anti-Rwandais, tels le prix Nobel de la paix, le docteur Mukwege, le député Juvénal Munubo et le leader de Filimbi Beni Carbone. « Le Rwanda est un sujet électoral pour ceux qui sont incapables de présenter un projet visionnaire et ambitieux pour la RDC », on fait noter sur un compte twitter (Justine@_la_Rw), « on attise la fibre xénophobe pour s’attirer des électeurs ». Et surtout, ajoutons-nous, pour diviser les populations, apeurées et surexcitées par l’exacerbation du sentiment identitaire.

Comme les mots font parfois plus mal que les balles, parmi les effets de cette campagne d’intimidation, dans laquelle ne manquent pas les appels au meurtre, on commence à enregistres les premiers actes de violence dans la société et au sein même de l’Armée. Des officiers issus de la communauté munyamulenge rwandophone ont été arrêtés et battus, alors que la Mutualité Isoko des Tutsi congolais a diffusé un communiqué intitulé Cri d’alarme d’un génocide en gestation contre la communauté tutsi en RDC.  On y dénonce un certain nombre d’exactions dont les Tutsi ont été récemment victimes dans les deux Kivu.

Dans cette situation, la guerre de la désinformation bat son plein. Très actives, les FARDC ont fait circuler sur la toile une vidéo avec deux militaires de l’armée rwandaise qui auraient été capturés en territoire congolais, selon la voix off du traducteur. Sauf que, tous ceux qui maîtrisent la langue kinyarwanda des deux soldats, ont pu entendre que ces derniers affirmeraient d’avoir été kidnappés du côté rwandais de la frontière. La confirmation viendrait aussi de l’absence de condamnation du Rwanda de la part du CSNU et également du Mécanisme conjoint de vérification (JVM) de la Conférence internationale de la région des Grands lacs (CIRGL).

Kabila monte au créneau

A faire monter les enchères, y a pensé Kabila, qui a lancé un appel « au peuple congolais pour qu’il se lève comme un seul homme pour dénoncer les actes du gouvernement qui effleurent la complicité avec les ennemis de la Nation ». L’exhortation a été reprise par sa coalition, le Front commun pour le Congo (FCC), qui, après avoir dénoncé « la gestion gouvernementale chaotique et irresponsable de Tshisekedi, dont la guerre est la triste conséquence », a fait savoir d’exiger « des explications claires sur les accords militaires et économiques signés avec le Rwanda, l’Ouganda et le Kenya ». Des déclarations encore plus explicites contre le Rwanda sont venues d’autres membres influents du FCC. Selon la sénatrice du Haut-Katanga Francine Muyumba,: « La traque sur le territoire congolais des FDLR par l’armée rwandaise ne peut plus justifier leur présence dans notre pays. Le soutien avéré des groupes armés comme le M23 par le Rwanda conduira également la RDC à poursuivre les groupes armés partout où ils trouveront refuge ».

Néanmoins, l’Armée demeure le pivot de la campagne virulente contre le pays voisin. Dans le cadre d’un processus d’ « identification des éléments rwandais infiltré au sein des services de sécurité », des bouclages exécutés par la Garde républicaine ont été observés dans plusieurs camps militaires le mardi 31 mai. Dans tous ses communiqués, le service informations des FARDC (SCIFA OFFICIEL) souligne que la guerre est contre le Rwanda. Lors des funérailles des militaires tombés au front, on a par exemple écrit qu’ils ont été « fauchés par balles de l’armée rwandaise ».  

Un revirement inattendu

Or, une question s’impose.  Avec l’avènement à la magistrature suprême de Félix Tshisekedi, les relations entre la RDC et le Rwanda ont été au beau fixe pendant deux ans et demi environ. Mises à part les déclarations officielles et les rencontres nombreux entre les deux présidents, les deux armées avaient entamé une collaboration tous azimuts. Notamment en territoire congolais, où coopéraient dans la traque des FDLR. La coexistence était en même temps pacifique (sauf quelques affrontements sporadiques) entre FARDC et le M23 installé dans les hauteurs de Virunga. D’autant plus que les représentants du mouvement  se trouvaient en longs pourparlers à Kinshasa pour mettre une fois pour toutes fin au conflit.   

Puis, du coup, à novembre 2021, les FARDC changent soudainement  de cap. Rétablissent les liaisons avec les FDLR qu’on surarme et on déploie, avec d’autres bandes armées ethniques, sur le front de nouvelles attaques contre le M23. Ces accointances  inattendues avec les anciens génocidaires qui reprennent le poil de la bête dans leurs adversités contre Kigali irritent les autorités du Pays des mille collines. Les tons du président Kagame avec son homologue congolais  changent, le Rwanda se sent à nouveau menacé et une nouvelle crise multidimensionnelle s’ouvre dans région inter-lacustre.

Pourquoi ce revirement des FARDC, qui est à l’origine de ces développements ?

Le communiqué du M23

Si moult ne se sont même pas interrogés sur les raisons de cette étrange évolution, nous en suggérons une piste.

Dans le communiqué publié le 29 mai 2022 et porté à connaissance des autorités nationale et des organismes internationaux, le M23 rend publics les termes des accords pris à Kinshasa avec  les délégués du gouvernement de la RDC. Et qui auraient dû être entérinés lors des Consultations de Nairobi.

Après « Le cantonnement au camp militaire de Mbanza Ngungu », l’ancienne rébellion aurait dû être engagée « aux côtés du gouvernement dans la sécurisation et la pacification de l’Est de la RDC ».  Pour ce faire, « La constitution d’une force spéciale de dissuasion » était prévue, formée par quatre bataillons, dont deux du M23 et deux des FARDC. Ces derniers étant issus, l’un du MLC de Bemba et l’autre des troupes de l’ancien général dissident Faustin Munene.

On met en clair dans la suite du document qu’ « Afin d’éviter toute interférence dans la chaîne de commandement classique et se rassures des bons résultats, ces unités spéciales devraient répondre uniquement aux ordres du commandant suprême des armées ».

Il est clair que le plan d’actuation de ces accords, la sécurisation de l’Est notamment, aurait mis en danger les intérêts  des généraux des Fardc pour lesquels le chaos de l’Est est source d’enrichissement et de pouvoir. Il aurait également favori un changement radical de Doctrine au sein des FARDC : une Armée chargée de la protection des populations et des frontières et non plus source d’exactions et de meurtres de masse pratiqués comme formes suprêmes de contrôle des populations. Bref, le système Kabila adopté par l’ancien président et encore’ aujourd’hui incarné par une série de hiérarchies parallèles d’officiers versés dans les trafics illicites et les crimes de masse.   

Si le M23 aurait pu conclure sa longue histoire de rébellion –dont, parmi ses finalités, celle de la pacification de l’Est a toujours figuré aux premières places- le président Tshisekedi également aurait pu tirer son épingle du jeu pour finalement s’émanciper d’une Armée qu’il ne réussit pas à maîtriser et dont les diverses « mises en place » seraient toujours établies par son prédécesseur.  

Le Commandant suprême tire la sonnette d’alarme

A ce propos, il vaut bien de rappeler que, pour la première fois dans son quinquennat, le chef de l’Etat a donné l’impression de vouloir s’engager dans un bras de fer avec ces « généraux intransigeants » d’héritage kabiliste et adeptes des théories contre-insurrectionnelles apprises à l’Ecole de Guerre de Kinshasa.

Les médias mainstream ayant été assez laconiques au sujet de cette prise de parole quelque peu étonnante de Tshisekedi, nous allons les reporter d’une manière exhaustive.

Les affirmations qui suivent, et que nous avons réuni es en un seul texte, ont été rendues publiques en deux circonstances pendant le mois de mai. Lors d’une rencontre avec la communauté congolaise en Côte d’Ivoire à l’occasion d’un déplacement à Abidjan, le 8 mai, et le 12 à Kinshasa au Séminaire sur l’Ethique, devant un parterre de hauts gradés.    

« Notre armée y est également pour quelque chose dans ce qui se passe à l’Est de la République Démocratique du Congo. Notre police aussi qui favorise parfois certaines choses qui amènent l’insécurité et bien d’autres choses à cause de sa complicité. Il faut qu’on remette de l’ordre. Mon administration ne peut pas continuer à assister aux tueries de civils comme si elle était incapable de protéger ses compatriotes. On ne peut pas continuer à compter des morts principalement à l’Est de la RDC comme si nous n’étions pas en mesure de défendre nos compatriotes qui sont lâchement assassinés.

Ces atrocités sont inacceptables, car des groupes comme la CODECO bénéficient des complicités au sein de l’armée. Soit notre Armée est incapable, soit ces CODECO, conglomérat de malfaiteurs et groupe armé à la base de tueries de plus de 100 personnes dernièrement en Ituri, bénéficient des complicités de nos officiers. C’est inacceptable ».

Par ailleurs et selon selon Kivu Morning du 13 mai, Tshisekedi a rejeté toute idée d’alliance des FARDC et d’autres groupes armés : « Je n’accepterai pas que des individus soient en train de sortir de l’éthique pour aller combiner avec des forces négatives afin de combattre d’autres forces négatives. Jamais dans l’histoire de la RDC, l’armée n’a reçu autant de financements, mais les résultats ne sont pas proportionnels aux moyens alloués ».

Pointe à l’horizon une autre guerre sans issue

Tout cela peut pour l’instant suffire pour se faire une idée des dynamiques diverses qui ont porté à la crise actuelle, pendant que les combats menacent de reprendre dès ce week-end.

Les FARDC sont l’obstacle principal qui s’oppose à la pacification de l’Est. Le M23 et le Rwanda sont deux leurres utilisés pour que leur pouvoir se maintienne et puissent continuer de s’affirmer comme la  variable indépendante dans le jeu politique de la RDC. On dirait paradoxalement qu’elles sont le problème, et que le Rwanda (et le M23) est la solution.

Le général chinois Sun Tzu, auteur du plus célèbre des anciens traités militaires, affirmait dans son L’Art de guerre, que « les guerres ne se conduisent pas pour gagner les batailles mais pour restaurer la paix ». Avis que ne partagent pas nos généraux faucons formés à la Doctrine de la contre-révolution qui, elle, prévoit une lutte infinie pour le contrôle des civils envisagés comme masse à assujettir.

Le Dialogue inter-congolais de Sun City avait établi la nécessité d’une réforme du secteur de la sécurité (RSS). Cela est resté lettre morte et nous sommes à la veillée d’une autre guerre sans issue.

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