La diversion des hiérarchies parallèles et l’urgence de la reprise des pourparlers de Nairobi

« La guerre est aux portes de la ville. Dites à vos proches de prendre des machettes ou toute autre arme blanche pour se défendre et que cette guerre soit ainsi populaire ». Dans une vidéo devenue virale dans les réseaux sociaux (https://twitter.com/i/status/1529542903269408771), le patron de la Police nationale congolaise (PNC) à Goma, dans l’Est de la RDC, le général Aba Van Ang, s’est ainsi adressé hier, mercredi 25 mai, aux unités sous son commandement. Son appel n’aurait pas pu être plus explicite.

« La guerre contre l’ennemi doit devenir populaire », a-t-il martelé, alors que la référence insistée aux machettes, les armes du génocide des Tutsi au Rwanda en 1994, fait venir les frissons. Etant donné que la guerre dont il parle doit être à son dire menée contre le pouvoir considéré tutsi en place à Kigali et contre le M23, qui vient d’infliger des revers à l’armée congolaise (FARDC) et que la narration en vogue près des faucons de Kinshasa stigmatise comme une force supplétive du régime rwandais.

Le discours de cet officier n’est pas anodin. Ne vient pas forcément d’un esprit chagrin hyper excité et en proie au délire. Car la guerre populaire et la mobilisation des milices font partie de l’arsenal doctrinal de la contre-insurrection qui, dans les rangs des forces de sécurité, compte de très nombreux adeptes de haut niveau. Réunis dans des réseaux parallèles à la chaîne de commandement officielle, ces officiers sont depuis longtemps à la manœuvre dans la gestion des crises sécuritaires dans les provinces orientales de la RDC.

Un cycle infernal

Ils tirent les ficelles des milices tribales (« Adf », CODECO, Maï Maï) qui écument l’Ituri, le Nord-Kivu et le Sud-Kivu s’adonnant à des massacres affreux de civils qui sèment la terreur et la désolation. Selon le rapport parlementaire de deux députés de la majorité présidentielle, Tembos Yotama et Mbenzé Mbusa. rendu public lundi 23 mai dernier, 15 mille civils ont été massacrés ces 15 dernières années en Ituri et au Nord-Kivu par l’un seul de ces groupes, l’ « Adf ».

Ce cycle infernal a démarré en 2014 et s’inscrit dans une stratégie de contrôle des populations par la terreur et par la manipulation du sentiment identitaire des diverses communautés poussées aux affrontements inter-ethniques. Le chaos entretenu avec l’insécurité des gens et l’errance des déplacés qui quittent les cultures et les foyers est aussi propice aux affaires de ces haut gradés qui exploitent les ressources du terroir en complicité avec les miliciens.

Cette nouvelle bourgeoisie militaire qui verse dans le crime a été dénoncée par le président Tshisekedi il y a deux semaines, suite aux massacres de Banyali-Kilo, en Ituri, dont on compte environ 150 victimes.  « Notre armée y est également pour quelque chose dans ce qui se passe à l’Est de la République Démocratique du Congo. Notre police aussi qui favorise parfois certaines choses qui amènent l’insécurité et bien d’autres choses à cause de sa complicité. Il faut quon remette de lordre », a affirmé le chef de l’Etat devant une assise de Congolais à l’occasion de son déplacement en Côte d’Ivoire. Des aveux étonnants de la part de celui qui en est, selon la Constitution, le commandant suprême. Néanmoins ils laissent penser à un travail dans les coulisses de la part de l’entourage présidentiel qui essaierait de mettre progressivement à l’écart les hiérarchies parallèles agissant dans l’ombre des actions secrètes et meurtrières.

Le commissaire divisionnaire Aba Van Ang en fait partie, tout comme les deux gouverneurs militaires de l’Ituri et du Nord-Kivu, les généraux Johnny Luboya Nkashama et Constant Ndima . Deux gradés au passé trouble, accusés d’exactions graves et crimes de guerre, Ndima en 2002 en Ituri pendant l’opération ‘Effacer le tableau’ et Nkashama au Kasaï lors de la crise de Kamwina Nsapu en 2017.

Des liaisons invisibles

Ce courant aux liaisons invisibles, dont l’une de figures de proue est le général Chrimwami qui a en charge les opérations contre le M23, est opposé aux pourparlers de Nairobi ouvert en avril avec l’ancienne rébellion. Dans ce sens, ses violations systématiques de la trêve établie dans la capitale kenyane, et attribuées au M23, ont comme objectif la diabolisation de ce dernier et du Rwanda voisin, accusé, comme il est coutume, de le supporter.

Une véritable nouvelle diversion, agrémentée de tous les ingrédients néfastes -manipulation des esprits, excitation à la haine xénophobe et tribale, guerre communicationnelle, formation de milices–, pour rendre la situation explosive et exercer le contrôle dans le chaos.

Raison de plus pour tenter de faire échec à ce projet aux perspectives obscures et relancer les négociations à Nairobi. En début de cet après-midi, les affrontements se poursuivent à Rumangabo entre les FARDC, installées sur une colline surplombant Katala, et les forces du M23, positionnées dans les hauteurs au-dessus de  Kabaya.

Aux alentours de 14h30, le porte-parole militaire de ce mouvement, le major Willy Ngoma, a lancé un communiqué pour souligner la gravité des déclarations du général Aba Van Ang, et dont nous reproduisons le début du texte : « Nous sommes très préoccupés par les discours d’appel à la violence lancé par les autorités provinciales du Nord-Kivu à la population de Goma. En effet, au cours d’une parade policière organisée ce 25 mai 2022 à Goma, le Commissaire Général de la Police Nationale du Nord-Kivu, le Commissaire divisionnaire adjoint ABA VAN ANG a demandé à la population de la ville de Goma de prendre les marchettes pour empêcher la chute de la ville entre les mains du M23. Nous savons tous comment ce genre d’appel à la violence finissent, surtout dans un environnement où les discours de haine ethnique et de xénophobie ont une histoire triste dont les plaies béantes peinent à se cicatriser des décennies plus tard ».

Hier, en tarde soirée, l’envoyé spécial du secrétaire général des Nations-Unies dans la région des Grands lacs, Huang Xia, a exprimé « sa vive préoccupation par rapport à la dégradation de la situation sécuritaire dans l’est de la République démocratique du Congo » et a encouragé toutes les parties à la cessation des hostilités et à reprendre le processus politique entamé à Nairobi le 21 avril.

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