Le prisonnier des Grands Lacs

Depuis onze ans, le général congolais Laurent Nkunda, ancien leader du Congrès national pour la défense du peuple, vit en captivité au Rwanda. Une situation hors-droit que ne justifient pas ni les raisons de son arrestation, ni l’actuelle situation de violences dans l’Est de la RDC

Le 11 octobre dernier, le support électronique Kis24.info, via l’auteur du papier intitulé Insécurité en RDC: le chef rebelle du CNDP Laurent Nkunda sollicite son retour pour la pacification de l’Est, informait les lecteurs et les lectrices que le député national Hubert Furuguta plaidait « pour le retour au pays de l’ancien chef militaire du mouvement dénommé Congrès national pour la défense du peuple (CNDP), Laurent Nkunda, qui est en détention au Rwanda ». Tout en rappelant que dernièrement, le chef de l’Etat, Félix Tshisekedi Tshilombo, a impliqué des anciens rebelles de l’Ituri dans le processus de pacification de la province, l’élu de Goma, dans le Nord-Kivu, et membre de l’Union pour la nation congolaise (UNC) précisait, pendant une interview à la télévision congolaise, que « Laurent Nkunda a été reconnu par le gouvernement comme général mais… il s’était rebellé contre l’État. Aujourd’hui, s’il veut rentrer au pays, qu’on lui laisse ce droit. Si Laurent Nkunda et tous les autres seigneurs de guerres veulent rentrer, qu’on les laisse libres. Il veut rentrer afin de parler avec le gouvernement ». Et il concluait qu’« il est temps que les gens parlent un même langage pour que la paix revienne ».

Un mois avant cette parution, le site Jonction on line publiait à la Une un autre article sur Nkunda. On lisait dans le titre : Tshisekedi Tshilombo obligé d’obtenir la libération de Laurent Nkunda Mihigo lors du sommet de Gomaentre les chefs d’Etat de la sous-région, prévu le 11 septembre, puis reporté. Le rédacteur du papier, Raphaël Kiwongi Matondo, écrivait que, selon l’un des proches du général, le sommet « est une opportunité à saisir par le président Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo pour revendiquer, auprès de son collègue Paul Kagame, le droit de son compatriote Laurent Nkunda Mihigo de retrouver sa liberté de mouvement afin de regagner librement sa terre natale ou d’aller résider à Kinshasa ».

Le général Laurent Nkunda Mihigo

Laurent Nkunda a été arrêté  le 22 janvier 2009 à Giseny, au Rwanda, où il avait été invité pour définir les modalités de participation de son mouvement, le CNDP, à l’opération Umoja Wetu contre les rebelles hutus rwandais des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), en collaboration avec les armées rwandaise et congolaise.

Trois ans après environ, le 23 mai 2012, Louise Mushikiwabo, à l’époque ministre rwandaise des Affaires étrangères et aujourd’hui secrétaire générale de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) avait déclaré : « Laurent Nkunda est au Rwanda, mais… il n’a commis aucun crime au Rwanda. Lorsqu’il vint chez nous (en janvier 2009, ndr), nous avons décidé de l’interpeller pour le faire sortir du cadre du conflit de l’époque (entre le gouvernement de la RDC et la rébellion congolaise du CNDP, ndr) afin de donner une chance à la paix. Maintenant, nous sommes coincés avec Nkunda. Personne ne veut le reprendre et nous ne pouvons pas le livrer à la RDC, car en RDC il y a la peine de mort. Encore une fois, nous sommes coincés. Si la paix doit revenir en RDC, il faut arrêter de donner une grande importance aux cas individuels. Les solutions portant sur des individus ne sont des vraies solutions. Car leur élimination n’apportera pas la paix en RDC ».

La paix, n’est pas revenue à l’Est de la RDC, mais l’illusion de voir en Nkunda le problème était partagée par des acteurs importants dans la sous-région. Comme le commissaire de l’Union européenne (UE) au développement et à l’Aide humanitaire Louis Michel, considéré l’éminence grise de la capture du Chairman du CNDP, qui avait manifesté l’espoir de voir la mise à l’écart de Nkunda « consolider et renforcer la paix » dans la région des Grands Lacs.  

Une erreur d’évaluation que l’on constate onze ans après. Surtout que cette opération hors droit, concoctée en secret par Bruxelles, Kinshasa et Kigali, avait court-circuité les pourparlers de paix de Nairobi entre le CNDP et le gouvernement de la RDC, en présence d’Olosegun Obasanjo, ancien chef d’Etat du Nigéria mandaté par l’Union africaine (UA).

Juste une semaine avant son arrestation, le général Nkunda s’en était exprimé ainsi : « Si nos représentants négocient ces jours-ci à Nairobi avec le gouvernement de Kinshasa, sous la médiation des Nations Unies, de l’Union Africaine et de la Conférence Internationale de la Région des Grands Lacs, c’est essentiellement pour remédier aux omissions de Sun City. Demain, seize janvier 2009, il sera procédé à la signature, dans la capitale kenyane, d’une ‘Déclaration de cessation des hostilités’ qui permettra d’entrer dans le vif du sujet en vue d’établir les conditions d’une paix durable à l’Est de notre pays ». 

L’histoire a en voulu autrement. Entre temps, les violences dans l’Est de la RDC ont redoublé d’intensité. Depuis 2014, un cycle épouvantable de massacres endeuille la ville de Beni. On compte plus de 4000 victimes et 2000 disparus. En Ituri et dans le Nord-Kivu, les bandes armées font la loi et les populations vivent dans la terreur. Dans son dernier bulletin, le Haut-Commissariat aux Réfugiés (HCR) écrit : « Les groupes armés ont poursuivi leurs attaques en septembre, tuant au moins 43 personnes et en kidnappant 17 autres dans le territoire.  Ces tout derniers déplacements au Nord-Kivu et en Ituri s’ajoutent à plus de 3,4 millions de personnes déjà déplacées dans les deux provinces. Actuellement 5,5 millions de personnes sont des déplacés internes en RDC, l’une des plus grandes populations déplacées au monde et la plus importante en Afrique ». 

Force est de constater que, depuis 2009, l’augmentation exponentielle des groupes armés aux Kivu a fait de ces deux provinces un véritable enfer des civils.

S’ils étaient une quinzaine à l’époque du CNDP, leur nombre est monté à plus de 40 en 2013 et on en compte, selon les estimations les plus récentes, environ 132 aujourd’hui ! Parmi eux sévissent encore les anciens génocidaires des FDLR, dont la présence était l’une des raisons principales du combat de Nkunda. Dans son dernier rapport mensuel (N° 34), le Baromètre sécuritaire du Kivu fait état de la « reconquête de positions par les FDLR au Nord-Kivu ainsi qu’une hausse de l’activité des rebelles burundais au Sud-Kivu », problème, ce dernier, qui n’existait pas dans la première décennie 2000.

L’une des conséquences de la détérioration du tissu des conflits dans l’Est est l’intensification des déplacements internes. En 2017, les agences onusiennes les chiffraient à environ 4 millions de personnes, « l’un des niveaux les plus élevés jamais enregistrés depuis le début des différents conflits congolais en 1993, avec le déplacement de 550,000 personnes durant les trois derniers mois seulement ». Plus qu’en Syrie, dans un pays qui compte maintenant, 21,8 millions de personnes en insécurité alimentaire.

Un observateur proche du dossier fait également remarquer à Maelezo Kongo qu’« à l’époque de la rébellion du CNDP, le général Nkunda sillonnait les villages du Kivu en prêchant l’harmonie entre les diverses communautés. Il faut probablement le rappeler, aujourd’hui qu’une virulente haine tribale fait surface dans l’ensemble de l’Est ».   

Si, visiblement, Laurent Nkunda n’était pas le problème, son implication pour l’assainissement des conditions sécuritaires dans les Kivu pourrait être, pour l’actuel président, la bonne occasion de démontrer que sa mandature se situe en dehors de la continuité avec l’ancien régime.   

Luigi Elongui

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