Le tout-puissant général Frank Ntumba

Lors des récentes nominations au sein de l’armée congolaise (FARDC), deux équipes différentes se seraient concurrencées dans le choix des nouvelles affectations. Celle qui a eu le dernier mot semble avoir consolidé la mainmise des faucons sur la grande muette.  

Dans sa dernière livraison sur Afrikarabia, RDC : les coulisses du remaniement dans l’armée congolaise, notre confrère François Rigaud révèle que les nouvelles mises en place dans les Forces armées de la république démocratique du Congo (FARDC), annoncées vendredi 17 dernier (1) à Radio-télévision nationale congolaise (RNTC), ont été conçues en deux étapes et… avec des acteurs différents !

Lors de la première réunion, le chef de l’Etat Félix Tshisekedi et le patron de l’armée, le lieutenant-général Célestin Mbala Munsense, ont travaillé avec François Beya, pendant douze ans directeur de la Direction générale des migrations (DGM) et actuel chargé de la sécurité au sein du cabinet présidentiel ; dans la deuxième, celle qui a adopté la liste définitive, le général Frank Bwamwanda Ntumba , un ancien des renseignements militaires (Demiap) et du Conseil national de sécurité (CNS), avait pris la place de Beya.

Deux moutures différentes avaient été produites. Ayant en commun la non-affectation du général d’Armée John Numbi, dont l’Administration Trump avait demandé à plusieurs reprises la tête, elles étaient discordantes sur la nouvelle fonction du controversé général Gabriel Amisi, alias Tango Four, chef d’État-major adjoint chargé des opérations et du renseignement depuis juillet 2019, de facto numéro deux des FARDC, impliqué dans nombreuses violations des droits humains, dans le pillage des ressources naturelles, et sous sanctions américaines.

Si l’équipe avec Beya avait opté pour la marginalisation d’Amisi en le nommant au service non-opérationnel de la Chancellerie, celle qui lui a succédé, avec le général Ntumba, a en revanche procédé à sa promotion à général d’armée, à la tête de l’Inspectorat Général (IG).  De ce poste, beaucoup plus opérationnel de ce que certains commentateurs ont voulu croire, Tango Four aura toute la latitude d’exercer le plein contrôle de l’allocation (ou/et du détournement ?) des moyens logistiques et matériels et du déploiement des effectifs dans les théâtres des opérations officielles ou ‘grises’.

Le général de brigade François, dit Frank, Bwamwanda Ntumba, nouveau patron de la « maison militaire » de Félix Tshisekedi

Le contrôle des populations par la décimation et la terreur

Maître d’œuvre de cette décision, comme nos sources le confirment, le général Frank Ntumba sort de cette réunion conclusive avec la casquette de patron de la « maison militaire » du chef de l’Etat. Un rôle délicat et stratégique dans une armée où les hiérarchies parallèles  et les missions occultes établies par les Etats-majors à Kinshasa priment sur les organigrammes publics et sur les raisons officielles  des opérations annoncées.    

Cette procédure de mises en place quelque peu tortueuse suscite nombreuses interrogations.

Y a-t-il une rivalité d’hommes ou une discordance politique entre les deux officiers-clé du dispositif de la sécurité présidentielle, qui par ailleurs partagent la même origine kasaïenne ? Frank Ntumba, qui paraît le gagnant du petit marathon des nominations, incarne-t-il un changement de doctrine dans les  FARDC ? Ou est-il au contraire, la figure de proue de sa radicalisation, où l’action militaire, vouée au contrôle des populations, se sert des moyens extrêmes de la décimation et des exécutions de masse via des milices préfabriquées ou manipulées ?

Pour répondre, on se doit de tenir compte du profil des deux gradés  qui ont raflé la mise dans cet étrange casting en deux temps.

De l’un et de l’autre on a esquissé le profil dans nos récentes publications (2).

Gabriel Kumba Amisi est le superviseur aux pouvoirs forts sur tous les fronts de l’Est : de l’Ituri à Minembwe et en passant par Beni, Walikale et Rutshuru, où le tueries des civils se consomment derrière l’écran des offensives mises en scène contre des rébellions fictives, ou pendant des opérations effectives contre des résistances réelles coupables de ne pas accepter la mise au pas ou la déportation de leur communautés. Amisi est ainsi l’un des  faucons principaux d’une armée qui pratique le renseignement par la manipulation de l’information et l’encadrement des média, et fait exécuter les tueries des civils par des milices supplétives téléguidées.

Les sales guerres contre les civils

Frank Ntumba, lui, mentor et grand électeur de Tango Four lors du remaniement, protagoniste d’une montée en puissance autant fulgurante qu’ignorée (de force ?) par les médias, a été l’orfèvre de la trame noire de Beni qui a coûté la vie à plus de 3000 personnes. Ancien analyste personnel de Kabila sur les questions militaires et membre du CNS, il fut envoyé sur place, au Nord-Kivu, pour préparer le terrain de la sale guerre contre les civils.

Crédité par certaines sources d’avoir commandité l’assassinat du général Ndala (2 janvier 2014), qui aurait permis par étapes l’avènement du général Mundos à la tête des opérations à Beni, Ntumba réunit autour de lui un groupe d’officiers spécialistes de basses œuvres d’infiltration, recrutement et dissimulation. Des hommes de l’ombre, agents secrets, parfois doubles, qui avaient déjà agi sur place dans les milieux des trafics obscurs et des enlèvements de la période précédents. Des éléments à la personnalité en suspense entre velléités politiques et criminalité économique.

Avec eux et Mundos, futur exécuteur de ce long crime d’Etat, il contacte les groupes qui formeront les escadrons de la mort contre les civils et seront étiquetés Adf pour simuler l’existence d’une rébellion. Toujours avec Mundos et grâce au consentement de l’ancien gouverneur du Nord-Kivu, Julien Paluku Kahongya, il donne impulsion aux migrations vers Beni et l’Ituri des Hutus de Rutshuru et Masisi. Qui seront utilisés dans les équipes meurtrières et dans le conflit sous-jacent entre communautés « autochtones » et Nande contre ces derniers.   

Dès lors, peu importe de savoir qui, entre Beya et Ntumba, est les plus proche de l’ancien président ou de l’actuel, dans un débat où les évidences ne sont pas tenues en juste compte. Plus urgent est de prévoir la portée d’un remaniement qui laisse la porte grande ouverte à la poursuite, voire à l’intensification, d’une stratégie essentiellement basée sur des violations massives des droits de l’homme et des crimes de guerre.  

Se préparer au pire vaut mieux que de fermer les yeux.  

(1)CONGO-KINSHASA / REMANIEMENT DANS L’ARMÉE : MONTÉE EN PUISSANCE DES SPÉCIALISTES DES OPÉRATIONS SPÉCIALES ET DE L’ACTION SECRÈTE (20 juillet, Maelezo Kongo)

(2)Idem et RDC / ITURI : UN ENVOYÉ… TROP SPÉCIAL ! (17 juillet, Maelezo Kongo)


Luigi Elongui   

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