Congo-Kinshasa / Remaniement dans l’Armée : Montée en puissance des spécialistes des opérations spéciales et de l’action secrète

Les nominations dans les rangs des FARDC confirment l’orientation violemment antipopulaire de l’appareil sécuritaire et sa mainmise de la part de l’ancien président

Dans l’édition à la Une de vendredi 17 dernier (RDC / ITURI : UN ENVOYÉ… TROP SPÉCIAL !), Maelezo Kongo focalisait son analyse sur le général Frank Bwamwanda Ntumba, responsable d’une délégation d’anciens chef de guerre qui venait d’être envoyée en Ituri en « mission de paix ». On en soulignait ses œuvres dans la planification des massacres de Beni en 2013-2015. Une implication directe dans des crimes de guerre et contre l’humanité, ne laissant espérer rien de bien, au contraire, quant à la réussite de la dite « mission ».

Deux jours après, le président Félix Tshisekedi, lors des nouvelles mises en place au sein des Forces armées de la république démocratique du Congo (FARDC), lui confie le commandement de sa « maison militaire », service très stratégique et agissant ‘hors hiérarchie’. 

La nomination du Général Ntumba, celle de Gabriel Amisi Kumba, dit Tango Four, à l’Inspectorat Général (IG), et la disparition de l’organigramme du général d’armée John Numbi sont les trois décisions majeures du remaniement annoncé par le chef de l’Etat et probablement établi avec l’ancien président Joseph Kabila, qui garde la haute main sur l’appareil sécuritaire. 

Management par la terreur

Les deux premiers choix, avec d’autres dont on fera état plus bas, confirment le pouvoir grandissant au sein de la Grande muette des forces spéciales vouées aux opérations clandestines ou opaques, ces réseaux parallèles de l’action psychologique et de l’intimidation des populations qui déclenchent des véritables campagnes de décimation des civils.

Parmi les autres, les événements du Kasaï en 2017 et ceux de Beni depuis 2014 et jusqu’à aujourd’hui illustrent cette stratégie de la terreur. Une forme particulièrement meurtrière de ‘management’ des populations qui puise ses méthodologies dans les théories de la contre-insurrection ou « antisubversives ».

Le général Ntumba, issu de l’élite du Conseil national de sécurité (CNS) et ex-analyste militaire de Joseph Kabila, a été l’un des cerveaux-moteurs des massacres de Beni. Il y avait été dépêché seize mois avant le début des tueries dans le but de créer une fausse rébellion et préparer les tueries qu’il fallait lui imputer.

Homme de renseignement féru des techniques de la dissimulation, Frank Bwamwanda Ntumba, originaire de la région orientale, est un ancien officier de la branche militaire (APC) de l’ex-rébellion de Mbusa Nyamwisi, le Rassemblement congolais pour la démocratie – Kisangani – Mouvement de libération (RCD-K-ML).  Avec d’autres agents de l’ombre comme Adrian Loni, Charles Muhindo Lwanga et Bwambwale Kakolele, tous des hauts gradés FARDC et ex-APC, il infiltre les milices territoriales des communautés « autochtones », coopte dans ce projet de « faux maquis » les éléments résiduels des Forces démocratiques alliés (ADF, selon l’acronyme anglais), rescapés de l’implosion du groupe en avril 2014, et organise les premières tueries à Mukoko, Kokola et Mayi-Moya en octobre ’14.

Rouage important dans l’engrenage de la conspiration d’Etat, où il joue aussi le rôle de trésorier, Ntumba est nommé chef d’Etat-major particulier à la présidence à la place du lieutenant-général Jean-Claude Yav. Faucon du cercle des officiers katangais très proches de Joseph Kabila, JC Yav va occuper la fonction-clé de chef d’Etat – major général adjoint en charge des opérations et renseignements en substitution de Gabriel Amisi, promu à l’IG.

Les généraux Gabriel Kumba Amisi, dit Tango Four (g) et John Numbi (d)

Ce dernier est le nouvel homme fort des Fardc, véritable patron d’une armée dont le chef d’Etat-major officiel, le général Célestine Mbala, est considéré un figurant. Bombardé général d’Armée, celui que l’on appelle Tango Four est aux manettes dans toutes les opérations spéciales ou « de grande envergure », notamment celles qui se déroulent à l’Est : au Nord-Kivu, au Sud-Kivu et en Ituri. Officier originaire du Maniema issu de la rébellion du Rassemblement congolais pour la démocratie-Goma (RDC-Goma), il a supervisé dans l’ombre la réalisation des massacres de Beni et a été l’un des concepteurs du projet de déportation de la communauté munyamulenge des hauts-plateaux de Fizi, dans le Sud-Kivu. A la tête de l’IG, il aura tout le loisir d’allouer les ressources humaines et matérielles nécessaires pour l’accomplissement des actions de guerre ciblant les civils, ce qui dans le passé, lui a valu les sanctions de l’Union européenne. Son nouvel adjoint est son allié de toujours, le général Akilimali Muhindo Mundos, exécuteur de l’œuvre meurtrière de Beni. 

Prédécesseur de Tango Four à l’IG et très proche de Joseph Kabila, John Numbi, lui, n’a pas été assigné à d’autres fonctions. Cette mise à l’écart est-elle réelle ou apparente ? Rebondira-t-il à nouveau, comme après sa traversée du désert suivant l’assassinat du défenseur des droits de l’homme Floribert Chebeya (2010), qu’il aurait fait exécuter ? Son influence sur l’appareil sécuritaire du Katanga, région névralgique du pays, en font une pièce non fongible dans le dispositif du pouvoir et du courant dominant kabiliste en particulier. Et Numbi est un habitué des manœuvres occultes. Avant d’être installé à l’IG suite aux nominations de juillet 2018, le général d’Armée était, avec Tango Four et Kalev Mutond -patron de l’Agence nationale de renseignements,- l’un des trois membres du cabinet noir qui dirigeait de facto le secteur de la sécurité.

Une Doctrine anti-insurrectionnelle

Il faut ajouter pour compléter le cadre, le passage de la 2ème à la 3ème zone de défense du général Philémon Yav et la nomination à chef d’Etat-major de la force terrestre de son homologue Fall Sikwabe, un haut gradé blacklisté par les Nations unies pour violations massives des droits de l’homme.    

Fidèle parmi les fidèles de Joseph Kabila, Philemon Yav va ainsi s’installer dans les provinces de l’Est, une région en proie aux violences et aux atrocités depuis presque trente ans et qu’il connaît très bien. Il y avait été épinglé dans un rapport du groupe d’experts de l’ONU pour avoir remis clandestinement des armes aux rebelles rwandais des FDLR en 2007…

« Ce remaniement consacre une certaine continuité dans l’appareil militaire, malgré de nombreux changements de postes. L’ombre de Joseph Kabila est toujours visible, au regard des fonctions attribuées à plusieurs généraux qui lui sont réputés fidèles », dixit un analyste congolais (1).

Néanmoins, comprendre la stratégie est encore plus important que d’en déceler les inspirateurs. Celle qui s’applique dans les éliminations massives de civils désarmés –circonstancielles entre 2000 et 2013, périodiques depuis 2014- est systémique dans sa conception et son caractère. 

Les massacres à large échelle ne sont pas l’expression d’une barbarie tropicale ou des bavures à répétition d’un Etat faible. Ils relèvent d’un corpus doctrinal de théories anti-insurrectionnelles, dont l’Ecole militaire de Paris est la matrice, et qui sont vouées au contrôle total des populations ainsi tétanisées par la peur et la terreur.

Un cycle infernal qui n’aura pas fin sans la fameuse RSS, la réforme en profondeur, c’est-à-dire dans la Doctrine, du secteur de la sécurité, l’une des promesses non maintenues des Accords de Sun City de 2002/03, qui avaient mis fin à « la première guerre mondiale africaine ».

(1)Jean-Jacques Wondo Omanyundu, sur son compte tweeter le 20 juillet

Luigi Elongui

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