La traque des Banyamulenge : un conflit régional sous la houlette de Kigali et Kinshasa

Les forces spéciales des deux capitales sont opérationnelles dans le Sud-Kivu. Elles agissent surtout par milices interposées, selon les bons principes de la contre-insurrection.

A la manœuvre au sein de l’armée congolaise (FARDC), les deux officiers qui avaient organisé le premier cycle de massacre en 2014 à Beni

Le 18 juin dernier à 5h00 du matin, le camp de déplacés banyamulenge de Mikenke, dans les hauts-plateaux de l’Itombwe au Sud-Kivu (est de la république démocratique du Congo) a été attaqué par des éléments du 112ème bataillon de l’armée congolaise (FARDC) sous le commandement du colonel André Ekembe.

Pour le think-tank « indépendant » Baromètre sécuritaire du Kivu (KST) qui cite une source de l’Armée,  l’opération, menée à la poursuite d’« hommes armés » dans le camp, a abouti à l’interpellation de cinq personnes.  Selon des associations banyamulenges en revanche, « les seuls combattants présents dans le camp étaient des blessés qui attendaient leur évacuation ».

Le groupe d’autodéfense civile munyamulenge Twirwaneho fait état de tortures infligées aux individus arrêtés par les militaires appuyés par des miliciens Maï Maï.

Moïse Nyarugabo, député munyamulenge de l’Assemblée nationale, commente sur son compte tweeter : « Attaquer un camp de déplacés gardé par la Monusco pour la deuxième fois en trois semaines relève d’un plan et non d’un accident ».

Une communication de guerre

Ces remontrances ont été suivies le lendemain par un communiqué aux tons martiaux de l’Etat-major des FARDC. La menace est brandie de traduire en justice les auteurs de ces « messages divisionnistes, éthnicistes, séparatistes et malicieux » qui mineraient « dangereusement l’unité nationale ». Porte-parole de l’Armée, le général-major Léon-Richard Kasonga Cibangu va encore plus loin dans la mise en garde : « En réalité, ce sont ces hors la loi, membres d’une même ethnie, appuyés par quelques coreligionnaires déserteurs de nos Forces armées qui se sont constitués en une rébellion et s’attaquent aussi bien aux communautés locales qu’aux Forces armées de la République Démocratique du Congo ».

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Pourquoi ce manque de retenue, et de neutralité, qui vise une communauté (les Banyamulenge) sans la nommer et alimente le « divisionnisme et l’éthnicisme » qu’on prétend condamner ? Le même jour, le n° 1 des FARDC au Nord-Kivu, le général Jacques Ychiligonza Nduru en charge des opérations contre les « présumés Adf », accuse de « banditisme » les mouvements citoyens qui expriment le malaise de la population pour les hautes sphères de l’Armée considérées complices des tueurs de Beni. « Quiconque démoralisera les troupes au front, fera face à l’Armée », Gronde-t-il.  

La mise au pas des autorités civiles par les militaires indique sans ambigüités que l’Armée est en guerre. Une guerre non-conventionnelle, « anti-insurrectionnelle », menée dans l’opacité et la dissimulation. L’une des buts principaux étant le contrôle des populations -soumises à une pression totale – la « gestion » de ces dernières sur les plans de la communication et du renseignement demeure apanage exclusif des militaires.

C’est bien ce qui se passe dans le territoire de Beni, où bourgmestres, maires, élus et mouvements citoyens s’attirent de temps à autre les foudres du porte-parole des Fardc à causes de leurs déclarations considérées intempestives, ou non autorisées… Et cela se passe aussi à Minembwe, dans les hauts-plateaux de l’Itombwe.

       

Forces rwandaises au Kivu

Une guerre de moyenne intensité y sévit depuis début 2017 : une coalition de Maï Maï congolais et de rebelles burundais Red Tabara attaquent en avril le village munyamulenge de Murambya. Cible successive, Bijombo est sous le feu des assaillants jusqu’à 2018.

Début 2019, les alliances se définissent d’une manière précise : déclarant vouloir combattre les groupes armés Gumino et Twirwaneho, issus de la communauté munyamulenge, les FARDC agissent de concert avec les Maï Maï et Red Tabara. Opposition armée au président burundais de l’époque, le feu Pierre Nkurunziza, cette formation est noyautée par les unités spéciales des Forces de défense rwandaises (FDR). Qui agiraient pour contrer l’alliance de Gumino avec les combattants anti-Kagame de Kayumba Nyamwasa, aujourd’hui pratiquement défaits.

Des alliances contre-nature

En réalité, le contentieux entre le régime FPR (Front patriotique rwandais au pouvoir à Kigali) et les Banyamulenge du Sud-Kivu date depuis au moins dix-huit ans. Il était motivé, à ses débuts, par le refus de ces derniers d’accepter le leadership rwandais dans le cadre des relations à l’époque compliquées, entre Kinshasa et Kigali.

Aujourd’hui, la situation est différente et les rapports entre les deux capitales sont au beau fixe. Le déracinement des Banyamulenge des terres qu’ils occupent depuis deux siècles fait les intérêts des uns et des autres. Si pour Kigali, il s’agit de disperser une communauté congolaise qui lui est hostile, pour Kinshasa, l’occasion est bonne de rendre service à son allié et voisin. Et aussi de renforces les liens avec certains politiciens locaux qui, au sein des autres communautés du Sud-Kivu, ont toujours considérés les Banyamulenge comme des « envahisseurs ».Et qui -par un étrange retournement de l’histoire- sont à l’heure actuelle les suppôts d’un régime qu’ils ont honni pendant des longues années… en tant que commanditaire des supposées ambitions séparatistes de ces mêmes « envahisseurs » ! 

Paradoxe qui n’est pas le moindre des alliances contre-nature dans un contexte de violences dont les civils sont les premières victimes.

Ainsi et présumablement suite à des accords secrets stipulés entre FARDC et FDR, les attaques se sont intensifiées depuis une année avec villages incendiés et razzias de vaches. Coté FARDC, elles sont coordonnées par les généraux Mundos et Muhima, dont les hauts faits dans l’organisation des massacres de Beni sont notoires. Ce qui témoigne et confirme du caractère « spécial » des opérations menées. Avec fournitures clandestines de munitions et uniformes aux miliciens Maï Maï agissant en forces supplétives.

Les stratèges des armées congolaise et rwandaise se trouvent pourtant face une résistance inattendue. Il y a trois jours près de Kamombo, dans le territoire de Fizi, les FARDC ont été affrontées par un groupe armé Banyamulenge et ont subi des pertes significatives.

Analyste politique, le chercheur Delphin Ntanyoma commente dans son blog Eastern Congo Tribune du 19 juin : « Des sources concordantes qui ont suivi ce dossier ont indiqué que Kigali et son armée, à travers les rebelles Burundais, auraient conseillé d’y aller sans organiser des tueries en masse. La mission était simplement de pousser le Banyamulenge à la porte de sortie pour que tout soit fini dans un bref délai. On en estimait quelques semaines, raison pour laquelle des camps de réfugiés avaient été préparés aménagés, croient certaines sources, pour cette fin ».

Cela ne s’étant pas passé comme prévu, substituer la logique guerrière avec une stratégie de paix semblerait actuellement la seule alternative pour arrêter les violences.

Luigi Elongui

4 Commentaires

  • Qui est la voix de sans voix pour sauver Minembwe , depuis plusieures années les groupes rebelles maï maï et les autres étrangères en coalition pour genocider les innocents civiles banyamulenge dans cette partie ,
    L’armée congolaise et ses autorités font l’uniquement la dissimilation .
    C’est incroyable mais c’est vrai ,maintenant l’armée est en coalition avec ses groupes rebelles maï maï et rebelles étrangères pour raison d’attaquer les civiles qui font la défense à l’échec d’elle ,c’est triste

    Aimé par 1 personne

    • Les Banyamulenge sont les victimes des agresseurs qui les prennent aujourd’hui pour cible, mais ils sont avant tout victimes de la « narration » des « envahisseurs », manipulation extrême du sentiment identitaire pratiquée depuis le début de la « Kabilie » comme méthode de gouvernance et de consensus. Et ils sont également victimes de l’alliance entre Kigali et Kinshasa qui se noue dans l’opacité d’accords secrets sur le plan militaire et des renseignements. Il y a l’animosité historique des congénères rwandais qui joue son rôle dans la complexité de cette problématique. Approfondit ce dernier aspect serait une bonne contribution pour cerner l’ensemble de la question des Banyamulenge. .

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  • Ping : Communication et guerre sur les haut-plateaux de l’Itombwe | Maelezo Kongo

  • Innocent Dhego Malobi

    Triste de voir autant de manipulations faire perdurer les souffrances des peuples à l’est de la RDC

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