RDC/Beni : Si les langues se délient

Dans l’Est du Congo, un cycle interminable de tueries attribuées à une rébellion fictive, l’ « ADF », endeuille les populations dans la zone agricole située entre le Parc de Virunga et les territoires voisins de la province de l’Ituri.

Depuis le début de cette tragédie, en octobre 2014, l’implication dans les atrocités des officiers d’une chaine de commandement parallèle au sein de l’armée régulière (FARDC) ont été mises en évidence par des témoins sur place, des journalistes, des rapports de parlementaires, des experts des Nations unies et des Ong. 

Les organisateurs du crime ont également infiltré les rangs de la classe politique et de la société civile locales, dans lesquelles on retrouve les recrues des officiers félons.

Autant que ceux des militaires, leurs noms sont connus, même si à cause de la peur ambiante, les gens ne parlent pas. Mais l’insoutenable progression de cette lente décimation commence à produire des fissures dans le mur du silence et des voix se lèvent pour dénoncer les taupes de la terreur.   

11/06/2020   

« Le gouvernement m’avait envoyé infiltrer les ‘Adf’ moyennant l’argent. Même le ministre provincial de l’intérieur le sait. J’ai voulu démissionner, j’ai refusé. Je suis disposé à faire éclater la vérité. Ceux qui tuent à Beni c’est le gouvernement à travers l’exécutif provincial du Nord-Kivu et certains députés du coin se faisant passer pour des ‘Adf’ pour voler le cacao ».

Suspendu de ces fonctions de maire de Beni le 30 mai dernier par Carly Nzanzu Kasivita, gouverneur du Nord-Kivu, Nyonyi Bwanakawa Masumbuko sort l’artillerie lourde pour étaler au grand jour ce que l’on sait et on ne dit pas : le cerveau moteur des massacres de Beni, plus de 4000 morts et 1500 disparus jusqu’à aujourd’hui, se trouve à Kinshasa, au cœur du pouvoir. Et les officiers des FARDC qui organisent ou facilitent les tueries ont leurs relais parmi les hommes politiques locaux. 

Homme controversé, Bwanakawa a été dernièrement la cible des groupes de pression de la ville, qui ont exigé son départ pour incompétence. « Nous avons donné 72 heures pour qu’il parte. Nous comprenons qu’il n’est pas capable de mettre fin à cette situation de criminalité urbaine. Nous allons poursuivre des actions jusqu’à son départ. Les civils sont tués innocemment chaque jour dans la ville, voilà ce qui nous inquiète », déclaraient le 27 mai les jeunes du groupe Veranda Mutsanga, qui avaient paralysé toutes les activités socio-économiques. Trois jours plus tard, son éjection est aussi à mettre sur le compte des rivalités internes à la majorité parlementaire (FCC), entre le PPRD, dont Bwanakawa est membre, et le BUREC du gouverneur Kasivita. C’est à ces luttes intestines d’ailleurs, que le maire en disgrâce avait fait allusion à propos de sa suspension.

On retrouve aussi ses ennemis parmi les militaires, ceux des forces spéciales notamment, qui agissent dans l’ombre et téléguident les carnages. Le 10 février, Bwanakawa avait affirmé que la ville de Beni était encerclée par les milices des tueurs suscitant d’une part, l’appui de certains députés et de l’autre, la vigoureuse réprobation du général Ychaligonza, commandant de la Sukola1, donc de l’ensemble des opérations militaires dans le territoire de Beni.

La traite du cacao

Sa déclaration récente sur le rôle de Kinshasa dans ce que l’on appelle le « phénomène ADF » dessine les contours d’un crime d’Etat et sonne le glas des silences imposés par la terreur. Elle est pertinente dans les détails concernant la traite du cacao de la part de certains politiciens du coin, qui gèrent leur trafic en complicité avec les haut-gradés des FARDC et les égorgeurs « présumés ADF ». La contrebande de fèves avait démarré en février, au début de la récolte, et les attaques s’étaient intensifiées contre les paysans obligés d’abandonner les champs par la suite occupés par les familles des officiers.

Omar Kavota à Kinshasa, octobre 2010.

De cette mafia meurtrière qui réunit les forces des réseaux secrets de l’Armée, les assaillants labellisés « ADF » et des membres de la classe politique ou de la société civile, on connaît pas mal les protagonistes en uniforme, comme les général Tchrimwami, le colonel Kisembe et le colonel Tipy Ziro Ziro. Dans les files de la société civile pareillement, la figure de maître Omar Kavotha est depuis longtemps indexée parmi les complices des tueries. Ce membre du BUREC s’occupe en tant qu’avocat conseil des affaires liées aux commerces du sulfureux général Mundos, l’homme de la « maison militaire » de l’ancien chef d’Etat joseph Kabila, qui organisa le premier cycle des massacres.   

Considéré un « traître » par les Beniciens et les Ong des droits humains, Kavotha n’est certes pas le seul à tremper dans les meurtres. Vu que les langues commencent à se délier, il est fort probable qu’on connaîtra bientôt l’identité des autres qui versent dans ces sordides accointances.

Luigi Elongui   

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