EST de la RDC : le grand écart de la terreur et son engrenage

01/06/2020

Sept mois après leur lancement dans le Nord-Kivu, les « Opérations de grande envergure » des Forces armées de la RDC, déclenchées selon la version officielle pour éradiquer les milices appelées « ADF » et protéger les civils, ont produit l’effet contraire.

Les carnages se sont intensifiés et le périmètre de la violence s’est élargi à l’est et au-delà du territoire de Beni, en Ituri, dans l’ouest.

Les populations n’ont pas de doutes sur l’objectif caché de ces manœuvres militaires : exercer la domination par la peur en une région historiquement frondeuse et provoquer des déplacements de paysans pour libérer les champs cultivables au bénéfice de certains officiers et de leurs familles.

Ces derniers font partie d’une la chaine de commandement parallèle aux ordres de Kinshasa, qui, depuis octobre 2014, infiltre, manipule et dirige les équipes criminelles.

Leurs noms et agissements sont connus. Le colonel Tipy Ziro Ziro notamment, dirige une unité spéciale de la 31ème Brigade impliquée dans les tueries. Il a été mentionné comme responsable des escadrons de la mort par nombreux rapports d’Ong et d’experts de l’Onu.     

Les victimes du massacre à Ntombi, dans le territoire de Beni

« Comment est-ce possible que le cacao se vend dans la localité de Halungupa au Ruwenzori, alors qu’elle est vidée de ses occupants ? Qui cultive les fèves ? Il est anormal d’enregistrer  sur le marché  un afflux des  produits champêtres en provenance des zones conflictuelles déjà abandonnées par les occupants ». Moise Kipululu, coordinateur de la Nouvelle société civile du Nord-Kivu (Est de la RDC), interviewé le 23 mai par La Voix de l’UCG, affirme « ne pas comprendre comment le cacao est disponible sur les marchés pendant que les cultivateurs ont déjà quitté  les champs. Et évoque aussi une complicité entre les vendeurs des fèves et les auteurs de l’insécurité à Beni ».  Quelques semaines auparavant, les habitants du poste-frontière de Kasindi-Lubiriha avec l’Ouganda avaient dénoncé le  passage incessant de camions « transportant pour l’Ouganda voisin de centaines de tonnes de cacao et de cafés en provenance des zones où les massacres sont perpétrés. Ces cargaison sont escortées par les militaires des Fardc, avec la bénédiction du comité local de sécurité » (1).

Ces connivences mafieuses entre les militaires des forces spéciales déployées à Beni, les milices qui tuent les innocents et des autorités locales ne datent pas d’aujourd’hui.  Elles sont, parmi d’autres raisons, à la base de ce que l’on appelle le « phénomène ADF », qui cache en réalité une stratégie criminelle de prédation et de domination.

Dans les cas des « Opérations de grande envergure », annoncées en grande pompe le 31 octobre dernier soi-disant pour éradiquer les groupes responsables des atrocités contre les civils, les généraux installés à Beni ont choisi de mobiliser leurs troupes davantage sur l’axe sud-est, où  se trouve le grenier du Ruwenzori, que sur le versant nord-ouest, laissant ainsi aux équipes des égorgeurs une liberté d’action majeure.

Un Etat-major clandestin dirige les massacres

Désemparées, traquées et endeuillées, les populations sont livrées à un ennemi invisible et à la fois connu. Elles savent qu’au sein de l’armée régulière (FARDC), un Etat-major clandestin tient le commandement et contrôle l’organisation des massacres.

Personne n’est plus dupe. Sept mois après le lancement des « Opérations de grande envergure » qu’auraient dû éliminer les groupes meurtriers, ces dernières ont au contraire abouti à la multiplication de leurs forfaits. Du 31 octobre à la fin de ce mois de mai, on compte 655 victimes dont 158 en mai, civiles pour la plupart. Des chiffres remarquablement à la hausse en dépit de la présence de 23 mille soldats FARDC et d’une dizaine de généraux dans le territoire ! Et qui témoignent de la vraie finalité de ce spectaculaire déploiement militaire, qui n’a été certes pas envisagé pour  protéger les civils et anéantir les tueurs…  

Des milices tribales qui mettent en déroute l’Armée…

Qui plus est, le périmètre des massacres s’est élargi à l’est dans le Ruwenzori riche en cacao, café et vanille. Et à l’ouest, au-delà du territoire de Beni et jusqu’en Ituri, où prospère la contrebande de l’or.

En Ituri, sévit également un groupe appelé CODECO (Coopérative pour le développement du Congo), que moult observateurs considèrent, dans sa genèse et de son utilisation, comme une copie conforme des « présumés ADF ».

« CODECO », « ADF »… des étiquettes fictives de groupes téléguidés par les hauts-gradés du commandement parallèle de l’Armée.  En mai, ces mêmes « ADF » y ont fait nombreuses percées. Dans l’incursion du 25 au 26 mai à Samboko, dans le territoire d’Irumu, ils ont laissé sur le terrain 54 victimes horriblement mutilées.

Il y a un autre aspect significatif à souligner. Récemment, le Baromètre sécuritaire du Kivu (KST) a fait état d’« Un important affrontement (qui) a eu lieu mercredi 27 mai, entre FARDC et ADF, à Makembi (territoire de Beni). Selon des sources administratives et policières locales, il a fait 23 victimes côté FARDC et 7 côté ‘ADF ‘». Un bilan étonnant pour l’armée régulière face à un ennemi qui s’en prend normalement  aux civils désarmés…  D’auprès d’une source proche du dossier, cela confirmerait la vraie identité de ceux qui se cachent derrière les « présumés ADF » : des forces spéciales FARDC encadrées au sein d’une hiérarchie invisible et qui n’hésitent pas à affronter les autres FARDC, si nécessaire. Cela explique les lourdes pertes de ces dernières, difficiles à justifier en cas d’affrontements avec des milices communautaires qui opèrent avec femmes, enfants et tuent des paisibles paysans avec machettes et fusils de chasse. 

En Ituri aussi, des combats sont signalés entre la CODECO et l’armée loyaliste. Fin avril, les FARDC ont essuyé une défaite cuisante et perdu le contrôle d’une vingtaine de villages. Une offensive qui visiblement a été soutenue par des forces conséquentes, bien équipées.  Un expert militaire sur le terrain et qui a voulu garder l’anonymat fait remarquer à Maelezo Kongo que ces attaques se déroulent  selon des plans opérationnels bien établis, coordonnés et dotés de structures logistiques et principes tactiques adéquates. Par-là, elles ne peuvent qu’être l’œuvre de spécialistes de l’action clandestine à la tête de troupes d’élite mobilisant des milices territoriales et agissant hors hiérarchie, directement aux ordres de la présidence de la république à Kinshasa.

Qui sont-ils les maîtres de ces unités « grises » ?

On sait que dans toute cette zone, sur la route qui d’Oïcha mène en Ituri en passant par Eringeti, est présent le 312ème bataillon de réaction rapide de la tristement célèbre 31ème Brigade du général Mundos (2).  Pendant une courte période en 2018, le patron de cette unité a été le général Rugayi, un ancien soutien des combattants des FDLR, les rebelles hutus rwandais, génocidaires autrefois alliés de Kinshasa. Un profil sulfureux, tout comme celui du colonel Tipy Ziro Ziro qui, selon nos informations, dirigerait aujourd’hui les assauts meurtriers contre les civils. Parfois le colonel, ancien homme des basses œuvres de Mundos, organise des attaques contre les positions des FARDC, dont des armes sont récupérées et fournies aux milices avec lesquelles il organise des juteux trafics d’or et de bois. 

Dans son quartier général d’Eringeti, Tipy Ziro Ziro collabore avec un autre officier controversé et soupçonné par les Beniciens d’être de mèche avec les égorgeurs, le colonel Kisembo.  Avec sa 3408ème Brigade (l’ancien 809ème régiment), ce gradé dirige le sous-secteur opérationnel d’Oïcha, d’où il avait été une première fois permuté en juillet 2015 sous pression des Beniciens qui l’accusaient de collaborer aux meurtres.  En décembre 2014, l’ong CRDH l’avait accusé d’arrestations arbitraires, tortures de civils et extorsions de biens. A l’époque, les deux colonels s’occupaient de renforcer les effectifs et les équipements d’une milice ethnique du groupement de Bambuba-Kisiki, le Groupe Matata, ensuite déployée dans les sites des massacres.

Ceux de Tipy Ziro Ziro et de Kisembo sont des exemples parmi d’autres, pertinents dans l’élucidation des événements récents et moins récents, car nos colonels officient sur les lieux des crimes depuis le début de cette histoire tragique.

Pour eux, comme pour leurs collègues de la « hiérarchie parallèle », il s’agira aussi de remonter les anneaux de cette chaine de commandement grise  jusqu’ à la « tête du serpent » qui est à la manœuvre d’une épopée sanglante avec un bilan d’au moins 4000 victimes jusqu’aujourd’hui.

  • 1) Voir notre papier du 22 février, Massacres de Beni : cap vers le Ruwenzori

  • 2) La 31ème Brigade du général Charles Akilimali Muhindo Mundosi, dit Mundos, un ancien de la Garde républicaine, a été envoyée à Beni par Kinshasa en septembre 2014. Début octobre, le cycle des massacres a démarré. Mundos a été cité dans nombreux rapports des Nation unies comme promoteur des milices responsables des crimes et est sous sanctions de l’Union européenne et des Etats-Unis.

Luigi Elongui

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